Hortense Vinet

Elisa Doughty

Portraits réalisés pour le magazine « Repérages » de la Ville de Bondy.

Texte de Sylvain Pattieu

« On dit « chanteuse lyrique » et tout de suite on imagine une diva effrayante. Elisa est impressionnante, en effet, mais à sa manière tranquille, pas Castafiore pour un sou. Elle parle doucement et précisément pour raconter son métier. Elle est belle comme une actrice américaine, d’ailleurs elle est américaine, et aussi un peu actrice, puisqu’elle chante et danse désormais dans des comédies musicales façon Broadway. Elle a les cheveux rouges et un air malicieux alors forcément on l’imagine sur scène en sorcière bien- aimée qui remue son nez pour résoudre tous les problèmes.

Elisa est déterminée : il y a seize ans, tout juste diplômée en musique de l’université, elle quitte Boston, la côte Est des Etats-Unis, la famille, les amis, pour venir vivre en France. Elle trace sa route, elle a choisi Paris, elle doit tout y construire, réseaux, relations, travail. Au bout de quelques années, avec son mari, elle déménage à Bondy. Peut-être garde-t-elle de son pays natal le besoin d’espace, l’idéal d’une maison individuelle. Mais c’est aussi qu’il faut pour une artiste avoir son lieu à soi, disait Virginia Woolf, un lieu où travailler, au calme, un endroit pour prendre confiance. Elisa a donc à Bondy sa maison de poupée, au fond d’une impasse, son petit jardin avec potager, son piano droit dans une pièce pour répéter, sans gêner personne. Son mari, avec qui elle l’avait achetée, n’est plus là car ils ont divorcé, alors qu’à cela ne tienne, elle a pris une colocataire. Elle veut rester dans le quartier, passer devant les enfants qui apprennent à faire du vélo, croiser et saluer dans la rue des connaissances, profiter de ce simple fait quotidien. Loin de l’anonymat.

Elle se plaît dans la petite impasse, elle apprécie son côté cosmopolite, ses voisins croates, italiens, marocains, chinois, portugais, pakistanais, bretons. Parfois, ils organisent des fêtes, toute l’im- passe réunie, chacun apporte à manger, il y a même des anciens voisins qui viennent, jusqu’à trois générations d’habitants successifs de la même maison réunis.

Elisa est d’ailleurs mais elle se sent d’ici désormais. Elle participe à une Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), chaque semaine un panier de légumes de saison à cuisiner dans sa petite cuisine. En juin dernier, elle a chanté sur un camion de jardinage, avec des plantes, un guitariste et des contre- bassistes. Chanteuse tout terrain, elle participait à un événement des Bondyzarts, collectif d’artistes de Bondy. Ces plasticiens, comédiens, musiciens, graffeurs, ont décidé d’investir les espaces publics pour faire surgir de l’art dans la ville. Apparaître de façon inattendue, à Bondy ou sur une scène, ça lui va bien à Elisa.

Elle vient de jouer au théâtre du Châtelet dans Kiss me Kate. Il y est question de Shakespeare, de théâtre, d’ex-amants, de gangsters et de chassés croisés amoureux. Une pièce en costume années 1940, coiffures chics et extravagantes, robes et corsets shakespeariens revus d’un œil contemporain. Pendant plusieurs semaines, chaque matin le RER pour aller répéter au 104, puis au mois de février, quand la pièce s’est jouée, elle est passée du jour à la nuit, chaque soir les représentations. Ensuite, c’est le sort des artistes, il faut chercher un nouveau contrat, une nouvelle aventure. Dans ces moments, elle est contente d’être en France, d’avoir un statut d’intermittente, d’avoir des droits : ici elle est reconnue, artiste lyrique est un métier. Les semaines de relâche, elle entretient sa voix, elle répète. S’il fait beau elle lit sur un transat dans son jardin de poche. Et quand elle a ses soirées, elle organise un club de lecture avec d’autres amies américaines. Dans son métier, on ne peut pas trop prévoir, il y a des semaines sans contrat, d’autres très intenses, des tournées, mais heureusement toujours ce point de stabilité, cette petite maison de Bondy où se reposer et s’abriter, pour mieux repartir, ensuite. »